Dans le bureau de… Charline Le Glédic, Lead UX writer à la Direction du numérique de France Télévisions
« Dans le bureau de… » est notre première série d’articles destinés à vous plonger dans la vraie vie de celles et ceux qui font de l’UX writing. UX writers, Content designers, Product marketing managers… mais aussi Product designers et Product managers adeptes de l’approche content first.
- Des profils variés qui partagent leur vie (et leur avis) sans filtre
- Un format portrait en 10 questions + une boîte à outils
- Du contenu pratique : rituels, ressources, contacts…
« À quoi ressemble le quotidien des UX writers ? »
C’est LA question qu’on reçoit le plus souvent.
Pour vous répondre, nous nous sommes invitées dans un nouveau bureau, celui de Charline Le Glédic, Lead UX writer à la Direction du numérique de France Télévisions.
Légèrement accro aux emojis, avec la manie des deux points (mais en se soignant - ou pas - avec les parenthèses), Charline peut avoir du mal à s’arrêter quand elle écrit si aucune limite de caractères ne lui est imposée… Mais, rassurez-vous, vous aurez envie de lire son portrait jusqu’au bout 😀
📖 Bonne lecture !
Il me semble important de travailler tout ce qui est connexe à l’expertise de l’UX writing. Quand on est musicien ou danseur classique, aller travailler le rock ou le jazz ne fait pas de vous un moins bon expert. Bien au contraire : chaque style exploré viendra enrichir votre discipline de cœur. Travailler d'autres disciplines du contenu apporte cette richesse, ce recul, cette créativité.
Comment expliques-tu ton job d’UX writer à une personne qui n’y connaît rien (ou presque) ?
Généralement, je tente une première approche en demandant si le terme d'UX designer lui dit quelque chose.
Si oui, j’entre dans les détails en expliquant la place des mots, leur rôle signalétique et la collaboration avec le travail en UX design.
Si non, je dis que je travaille avec des concepteurs de sites web et d'applications et que ma partie concerne les mots. Là aussi, je parle de signalétique, je donne l’exemple du métro et de ses panneaux de direction. Parfois je prends l’exemple du magasin, dans lequel un accueil sans mot, sans langage ne serait pas un accueil et dégraderait l'expérience de recherche et d’achat.
Tu voulais faire quoi quand tu étais petite ?
Comme beaucoup, j’ai eu plusieurs idées : je voulais faire de la danse, si possible sur des pointes comme les danseuses de l’opéra.
Puis, j'ai voulu être illustratrice, mais spécifiquement de livres pour enfants (ne me demandez pas pourquoi), et enfin journaliste.
Je devais être en 5ème ou 4ème quand j’ai demandé comme cadeau une machine à écrire… et j’ai alors voulu devenir romancière ! J’ai commencé à écrire mes premiers articles sur la vie du collège, je voulais les diffuser. Et j’ai entamé l’écriture de mon premier roman.
En 3ème, je dessinais tous les jours, et ma professeure de dessin au lycée m’a dit, avec un sourire que je revois encore : « Vous, vous ferez quelque chose là-dedans ».
Comment es-tu devenue UX writer ?
Avec les encouragements de ma prof’ de dessin, mon admiration pour les défilés, les actrices et le monde shinny du show business, j’avais très envie de devenir styliste. Sauf que voilà : admirer et rêver, c’est une chose. Entrer dans le monde de la mode en est une autre. Vivre au quotidien avec « le diable habillé en Prada » ne m’a jamais attirée !
La danse ? Je n’ai jamais pensé à en faire un métier.
Il ne me restait alors que le journalisme. Mais ma famille n’avait pas les moyens de m’offrir des études à ce prix, pendant autant d’années.
Pour mêler l’écrit, le dessin et les arts, j’ai postulé à l’école Estienne, pour passer un BTS en édition. J’y ai appris les fondamentaux de l’édition et de la chaîne graphique, qui me servent encore aujourd'hui, même à l’ère du numérique. J’ai appris à fabriquer des livres, des magazines, à faire de la photo argentique et à mettre en page du texte. C’est cette dernière partie qui m’a le plus passionnée. J’aimais les lettres, autant pour leur fond que pour leur forme.
En maisons d’édition et en agences de publicité, j’ai été tour à tour maquettiste, directrice artistique et conceptrice-rédactrice. J’ai travaillé pour de grandes marques avec des créatifs qui m’ont énormément appris. J’avais l’impression de me former constamment dans tous les domaines concernant l’image et le texte, la marque et ses moyens de communication.
Au bout de 10 ans de carrière, j’ai eu envie de faire un bilan de compétences : à force de naviguer autour de multiples sujets, je ne me sentais spécialiste de rien, et pas forcément à ma place. Ce qu’il en est ressorti ? « La danse, le dessin et l’écriture, votre vie sera toujours organisée autour de ça ! » m’a déclaré le coach, beaucoup plus satisfait que moi qui m’attendait à une révélation waouh pour entamer une vraie reconversion.
Quand j’ai commencé à travailler, il n’y avait pas Internet, pas d’e-mails, encore moins d’Instagram ou de TikTok. Je m’entends encore demander à mes collègues « mais on va faire quoi de ces e-mails ? » à l’annonce de ces fameuses messageries qu'on allait avoir le mois suivant 😂.
Je me suis lancée en freelance. J’ai commencé à rédiger des contenus en marketing digital, des articles, des contenus pour des sites web… Et un jour, en lisant un article, j’ai découvert que j’avais commencé à faire de l’UX writing sans le savoir !
Je l’ai mis sur mon profil LinkedIn… pour voir. Et là, je suis tombée dans un trou noir, happée par la discipline 😅. Je suis passée par Le Laptop pour me former en design émotionnel et je me suis formée à l’UX writing en autodidacte. Lorem UX Writing n’était pas encore née à ce moment-là 😉.
Je me considère en formation en permanence, tant la discipline est récente en France.
As-tu des rituels en tant qu’UX writer ?
Oui, plein !
- Le premier : je commence toujours tout avec un café (la journée, les réunions, un nouveau sujet… oui, ça peut faire beaucoup sur une journée 😅).
- Vérifier mon Notion, qui est mon deuxième cerveau, pour voir mon ordre de tâches urgentes ou relire des notes.
- Des rituels d’équipes : les weekly avec mon Head Of Transverse, celles avec mon équipe (j’ai la chance d’avoir 2 super UX writers qui travaillent avec moi), les synchros avec les autres experts transverses (Brand, Artwork, Accessibilité, Research, Design system, CX) pour se partager visibilité et questions.
- On a aussi des guildes un jeudi sur deux, organisées par nos Designs ops : un partage avec des équipes design d’autres entreprises et des experts invités, ou des retours d’expérience en interne pour échanger avec les collègues d’autres équipes. C’est toujours enrichissant !
Il y a un sujet qui t’a fait galérer (un peu, beaucoup…) mais dont tu as appris en tant qu’UX writer ?
À vrai dire, tous les sujets concernant le contenu sont des challenges !
Faire comprendre la valeur du contenu est particulièrement difficile : les mots arrivent souvent en dernier et sont parfois perçus comme le petit bonus - si on a le temps.
Je dois aussi gérer la partie Brand Voice, qui est une discipline transverse. Avant mon arrivée c’est uniquement la Brand côté visuel qui existait. C’est une valeur encore plus complexe à démontrer que l’UX writing pur.
Ne pas repartir de zéro à chaque sujet et construire des outils et des guidelines actionnables en même temps que produire au quotidien m’a beaucoup épuisée (je me reconnais dans le témoignage de Camille Bourjade sur le même sujet). Et je suis encore loin de maîtriser ça comme je voudrais ! Mais j’apprends et je comprends un peu plus chaque jour, et ça c’est mon principal moteur.
Ce que j’en retiens :
- Vouloir tout faire en même temps (le macro et le micro) ne fonctionne pas.
- La production et la documentation sont des tâches tellement différentes, il faut les quantifier et les planifier.
- La conception et la réflexion, qu’elles soient menées seule ou en équipe, ça prend du temps. Il faut se le donner, du moins il faut pouvoir l’expliquer et le demander aux parties prenantes, à la hiérarchie.
- La pensée linéaire « plus il y a de charge de travail, plus il faut de personnes pour le faire » n’est pas la solution à tout. C’est bien pour ça que les UX writers expérimentés s’orientent de plus en plus vers le Content Ops : il y a un vrai besoin !
Il y a quoi dans ta boîte à outils pour travailler ou collaborer en tant qu’UX writer ?
- Des livres ! On ne se refait pas ! J’adore les ouvrir quand je dois réfléchir à un sujet, trouver des idées, me relancer ou ne pas me jeter sur des réponses toutes faites. J’aime aussi beaucoup les cartes pour apprendre et tester des choses - celles de l’agence La grande Ourse par exemple.
- Notion, mon deuxième cerveau qui me permet de tout noter. Je voudrais passer à Obsidian, plus atomique, mais je n'ai pas encore pris le temps de m’y habituer pour y transférer mes notes.
- Figma, pour réaliser les wireframes, les maquettes, les prototypes.
- Figjam, qu’on utilise au quotidien pour les boards de recherche seul ou en coworking, les sessions de guildes.
- Zeroheight, pour notre design system.
- Slack : même si je trouve qu’on l’utilise trop, il faut reconnaître qu'ils se mettent à jour pour avoir des fonctionnalités pertinentes en termes de travail collaboratif.
- CNTRL : j’aime beaucoup la recherche de synonymes et encore plus celle de proxémie, avec une présentation par liste ou par cluster.
Qui est LA personne sur qui tu peux toujours compter pour t’aider ou te challenger en tant qu’UX writer ?
Ma team d’UX writers : Paloma et Sylvain ! Chez France Télévisions, il y a plusieurs produits numériques donc chacun travaille spécifiquement sur une verticale dédiée. Mais on partage nos sujets quand on est bloqués et, surtout, on travaille à harmoniser nos visions, notre manière de documenter et d’installer petit à petit un tone of voice commun. Cette voix de marque, c’est quelque chose de nouveau pour les équipes, mais qui est souhaité autant par la marque Groupe que par la Direction du numérique.
À trois UX writers, on a la chance de pouvoir tourner suffisamment autour d’un sujet pour toujours trouver une solution… Ou bien se retrouver avec encore plus de questions qu’on en avait au départ 😂
Je peux aussi compter sur mon binôme Lead brand, qui gère toute la partie visuelle. Quand on réfléchit à deux sur les sujets de prise de parole et d’identité de marque, elle a souvent des réflexions ou des besoins qui m’obligent à repenser les choses, à prendre en compte d’autres facteurs que le strict langage.
Tu trouves qu’il y a un sujet dont on ne parle pas assez en UX writing ?
Il y en a plein ! Je vais essayer de ne pas répéter ceux déjà énoncés par mes pairs et avec lesquels je suis plus qu’alignée.
Le sujet de la culture en France, qui n’est pas très orientée contenu et qui voit les disciplines rédactionnelles uniquement par le bout très littéraire de la lorgnette, est pour moi l’un des gros sujets à traiter.
J’ai envie de l’élargir en parlant de l’importance de travailler tout ce qui est connexe à l’expertise de l’UX writing. Quand on est musicien ou danseur classique, aller travailler le rock ou le jazz ne fait pas de vous un moins bon expert. Bien au contraire : chaque style exploré viendra enrichir votre discipline de cœur. Travailler d'autres disciplines du contenu apporte cette richesse, ce recul, cette créativité.
Pendant des années, on a vu deux mondes s’observer, de loin : celui de l’UX writing et celui du copywriting. Aujourd’hui, ils paraissent plus proches. Et je crois sincèrement qu’ils doivent se réconcilier pour s’enrichir et se soutenir, avec toutes les disciplines du verbe, pour installer enfin une culture mature du contenu en France.
Ainsi, on finira par comprendre que concevoir un contenu ce n’est pas faire une jolie phrase, c’est penser le fond autant que la forme. C’est tenir compte de beaucoup de contraintes : stratégie de marque ou de produit, contraintes techniques, fonctionnement cognitif vis-à-vis du langage et de l'écrit, accessibilité, localisation, SEO… C’est ce qui en fait un métier versus une discipline artistique.
Et puisqu’on parle métier, un autre sujet (et après je m’arrête) : définir les différents termes utilisés pour le nommer. UX writer, Content designer, Rédacteur d’interface, Content strategist… on en parle ? 😄
Quel est l’argument que tu avances pour aligner tout le monde sur le contenu UX ?
Si seulement j’en avais un qui avait ce pouvoir ! (j’entends d’ici Paloma et Sylvain rire et acquiescer)
Le langage, avec sa forte charge émotionnelle, alimente nombre de discussions. On a plutôt besoin d’une croisée d’arguments pour aligner les différentes parties prenantes :
- Le langage clair : c’est une classification factuelle et qui a, depuis 2023, sa norme européenne (ISO 24495). Elle rend compte d’un état de maîtrise et donc de compréhension de la langue. En tant que service public nous devons viser le niveau B1 compris par 90% de la population.
- L’accessibilité
- Le tone of voice provenant de la marque
- La documentation des composants dans le design system du produit concerné
- Les tests, quand on en a, ou des retours utilisateurs
- Des benchmarks
Un conseil de pro pour une personne qui voudrait se lancer en UX writing ?
J’en ai plusieurs conseils en tête :
- Faire preuve de résilience : travailler dans la tech, c’est dur 😅. Il faut être prête à se former constamment, à se challenger, à tomber et à se relever.
- Manifester de la curiosité : c’est comme ça que travaillent les bons copywriters et UX writers, et l’ensemble des travailleurs du contenu. Aussi, n’hésitez pas à frapper aux portes, la communauté des UX writers en France est plutôt généreuse et solidaire.
- Être perfectionniste, donc la patience est de mise : le mantra de l’UX writer c’est d’écrire clair, concis, utile. Mais vous devez vous rappeler que faire court… c’est long !
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Merci à Charline de s’être prêtée au jeu du portrait d’UX writer !
Des UX writers/Content designers que vous aimeriez découvrir ici ? N’hésitez pas à nous suggérer des noms, nous sommes toutes ouïes ☺️
➡️ Dans la même série, retrouvez les portraits de :
- Brad Fujimoto, UX writer freelance
- Cécile Poulélaouen, UX writer chez PrestaShop
- Romain Bigache, Lead Content designer freelance chez BforBank
- Alice Mouton, Senior Content designer chez Malt
- Yohann Elmaleh, UX writer et formateur chez Nexton
- Justine Sudraud, UX writer chez Scaleway & Content designer freelance
- Thomas Bouchet, UX writer et traducteur chez Lydia Solutions
- Camille Bourjade, Content designer & Spécialiste Content Ops freelance
- Ludivine Kasteleyn, UX writer chez Pennylane
Les ressources conseillées par Charline pour progresser en UX writing
Des livres 📚
- De l'UX Writing au Content Design : Quand le contenu transforme l'expérience, de Gladys Diandoki
- UX Writing, le guide de la microcopie, de Kinnereth Yifrah
- Le guide des écrits web percutants, d'Ann Handley (dont Charline utilisait déjà sans le savoir la méthode de l’EPJ pour rédiger des articles ! Suffisamment teasing pour vous donner envie d’aller voir ou pas ? 😄)
Pour jeter un œil à d’autres disciplines :
- L'art du storytelling : Manuel de communication, de Guillaume Lamarre (une version mise à jour et enrichie vient de sortir)
- Les mots magiques et Le guide du copywriting, de Sélim Niederhoffer
Des newsletters 📝
- La newsletter UX Content Craft by Lorem
- Les tapas du Ticket, avec un tone of voice aux petits oignons 🤌
Des podcasts 🎙️
Des évènements et communautés 💬
- Flupa
- La conf’ de la School of Product
- Les meet up d’UX writers FR
- Les événements du Laptop en présentiel ou en ligne
- L'école des Gobelins, qui organise aussi des conférences avec différents intervenants en UX design
- Le book club de Beyond the Cover (j’adorerais y participer mais les horaires ne correspondent pas à mes disponibilités…)